Présences

Présences

Le monde végétal est un territoire d’une richesse formelle infinie.

Écorces, mousses, lianes, feuilles et branches composent des architectures d’une extraordinaire complexité que nous traversons souvent sans véritablement les regarder.

Au fil de mes marches, j’ai commencé à percevoir, dans ces organisations naturelles, des formes évoquant des visages, des silhouettes, parfois des regards ou des présences. Elles apparaissent au détour d’une écorce, dans l’entrelacement de branches, au cœur d’une mousse ou dans l’organisation particulière d’une matière végétale.

La série Présences est née de ces rencontres.

Chaque photographie prend pour point de départ une scène réelle rencontrée dans le monde végétal. Au cours de mes marches, je m’approche des arbres, des écorces et des matières, attentif à ces organisations particulières qui, parfois, arrêtent le regard.

L’image fait ensuite l’objet d’un travail de composition fondé notamment sur la symétrie et sur les structures déjà présentes dans la scène photographiée. La symétrie agit alors comme un révélateur : elle intensifie certaines relations entre les formes et fait émerger une perception qui, jusque-là, pouvait demeurer diffuse.

Une présence semble parfois apparaître. Un regard, une expression, une silhouette.

Mais que voyons-nous réellement ?

Pourquoi certaines organisations du vivant nous évoquent-elles immédiatement un visage ? Pourquoi avons-nous parfois le sentiment qu’un arbre, une mousse ou une écorce nous regarde en retour ? Cette présence appartient-elle à ce que nous photographions, à notre propre perception, ou naît-elle précisément de la rencontre entre les deux ?

Je ne cherche pas à trancher cette question. C’est cet espace d’incertitude qui m’intéresse.

Mais la symétrie introduit également une autre dimension dans ce travail.

Elle confronte une image à son autre côté. À partir d’une même réalité, un second point de vue apparaît. Les deux se rencontrent et font émerger une perception nouvelle, qui n’existait pleinement dans aucun d’eux pris isolément.

Cette expérience photographique fait écho à quelque chose de plus universel dans notre manière de regarder le monde.

Deux personnes peuvent vivre une même situation et pourtant ne pas en conserver la même perception. L’une aura remarqué une parole, l’autre un silence. L’une aura regardé ce qui se déroulait devant elle, tandis que l’autre aura été attentive à ce qui se jouait à côté. Ce n’est qu’en confrontant parfois ces différents regards qu’une réalité plus vaste peut apparaître.

Il en va peut-être de même face au vivant.

Regarder autrement ne signifie pas renoncer à son propre point de vue. Cela signifie accepter qu’il ne montre pas tout.

La symétrie devient ainsi, au-delà du procédé de composition, une manière de déplacer le regard. Elle ne cherche pas à reproduire le réel ni à en révéler une vérité cachée, mais à explorer ce qui peut apparaître lorsque notre perception accepte de changer de position.

Qu’est-ce que je vois ? Pourquoi est-ce que je le vois ? Et qu’est-ce que cette perception change dans ma relation à ce que je regarde ?

Chaque photographie propose ainsi une expérience du regard. Elle invite à ralentir, à observer autrement et à laisser apparaître ce que notre perception peut découvrir dans les formes du vivant.

Chacun pourra y voir quelque chose de différent : une organisation de matières et de lignes, une figure, un regard, une expression, une présence. Aucune de ces lectures n’a besoin d’exclure les autres.

Peut-être les présences sont-elles dans les arbres. Peut-être naissent-elles dans notre regard. Peut-être existent-elles précisément dans cet espace indéterminé où notre perception rencontre le monde vivant.

C’est cette rencontre que la série Présences cherche à rendre sensible.

Si ces photographies conduisent à regarder un arbre avec davantage d’attention, de curiosité ou de respect, alors elles auront déjà transformé quelque chose.

Car le regard que nous portons sur le vivant influence la relation que nous entretenons avec lui.